Une campagne aux accents polonais

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crédits: CE

8 octobre 2021

Varsovie et le sens des priorités

Eric Zemmour atteint 15% selon le dernier sondage tapageur de Harris, ce qui le positionne second derrière le candidat européiste, devant Marine Le Pen. Elle n’avait jamais quitté une des deux premières places depuis 2013, une dynamique est donc en marche selon moi. Il est peut-être un peu trop tôt pour lui, d’autant qu’on ignore s’il disposera effectivement des 500 signatures requises.

Le duel Zemmour-Macron devient plausible début octobre. Nous sommes au lendemain d’une décision de justice polonais déclarant la supériorité du droit national sur le droit européen. Cette décision est assez dérisoire compte tenu de la faiblesse de la Pologne sur le plan géopolitique, cependant elle montre une certaine dynamique. La Pologne a la volonté de tester l’ogre européen. Selon la réaction de celui-ci, la boîte de Pandore sera ou non ouverte pour l’ensemble des états-membres souhaitant s’émanciper des directives européennes. Le cas français est particulièrement sensible puisqu’il opposera un candidat libéral défendant la souveraineté européenne sur les intérêts nationaux, et un candidat résolument eurosceptique prônant un retour à la Nation comme entité prioritaire à défendre.

La mort du bipartisme ou l’émergence de l’identitaire

Le clivage semble donc de plus en plus se morceler entre l’extrême gauche et l’extrême droite, toutes deux par ailleurs suspicieuses de l’Union Européenne. Notons que leurs positions par rapport à l’Europe ont beau être proches, elles sont empreintes de quelques nuances. Si la droite souhaite davantage réguler l’immigration et se défaire de la CEDH lorsque nécessaire, la gauche semble davantage tabler sur un budget indépendant des directives de Bruxelles et plus d’égalité fiscale sur le continent.

Entre les deux pôles identitaires, l’un communautariste, l’autre nationaliste, le centre apparaît comme le point de fuite logique de tous les modérés. S’il y a des nuances, Macron vaut mieux pour tous les partisans de l’Europe que l’un ou l’autre des deux extrêmes. Il semble cependant y avoir une prime à droite en France, qui expliquerait la faible tendance des gauches extrêmes. Par gauche extrême, je rassemble le courant LFI (La France Insoumise) et une frange d’EELV (Europe Ecologie Les Verts). Le nouveau clivage étant avant tout identitaire entre la gauche et la droite, nous ne pouvons raisonnablement classer Anne Hidalgo (PS) à gauche mais davantage au centre, parmi ceux qui voteront vraisemblablement Emmanuel Macron au 2nd tour de la présidentielle s’il y parvient. Ainsi Emmanuel Macron bénéficie de l’énorme appel d’air que constitue ce nouveau clivage : il représente la seule solution « raisonnable, républicaine, laïque » pour l’ensemble de l’ancienne droite et de l’ancienne gauche. Une question naît alors de ce constat : Emmanuel Macron a-t-il effectivement fossoyé la gauche et la droite lors des élections de 2017 ? Auquel cas il serait la cause de ce nouvel ordre politique. Ou, plus simplement, et c’est la thèse à laquelle j’adhère, il est la conséquence de la radicalité qui s’est créé autour de lui. Son élection s’est certes produit dans un climat plus calme et moins polarisé (Mélenchon et Le Pen n’étaient pas aussi extrêmes que Zemmour et le même Mélenchon aujourd’hui), mais il semble qu’elle ait été comme « en avance » sur le sens de l’histoire politique française. En réunissant les égarés d’une gauche-centriste condamnée à perdre, et en séduisant la droite dont il a appliqué le programme économique, Macron est devenu le seul et dernier centriste de l’arène politique capable de battre tout autre candidat extérieur à la doxa.

La gauche portée disparue

Plus d’Europe ou plus de Nation, c’est ainsi qu’on pourrait résumer le combat à venir entre la droite et le centre. Tristement, la gauche n’aura que le rôle d’arbitre du second tour et, à sept mois de la présidentielle, il apparaît évident qu’elle n’impose aucun thème dans la campagne.

Au mois d’octobre, les principaux enjeux abordés sont le nucléaire, l’immigration, l’Islam, et le pouvoir d’achat des français. Le contexte économique est explosif après l’accumulation de la dette et les pénuries post-pandémie qui se font ressentir.

Le climat semble aussi être un sujet discuté en cette fin d’année 2021, voir les engagements chinois et américains sur la neutralité carbone, et la prise de conscience de pays comme la Turquie (récemment intégrée aux accords de Paris). Cela concerne le niveau global et l’on peut s’en réjouir assurément, mais en France celui-ci n’est pas vraiment abordé pour la prochaine campagne.

On constate encore une fois le peu d’impact des jeunes sur les sujets politiques depuis vingt ans, sûrement à cause de leur faible taux dans l’échelle démographique du pays ainsi que leur propension à s’abstenir lors des différentes élections. Quasiment 1/3 des 18-24 ans s’est abstenu lors des deux tours des élections présidentielles de 2017. Notons tout de même que le candidat le plus populaire pour cette classe d’âge est Emmanuel Macron, et de loin, avec 31% d’intentions de vote selon Harris Interactive (dernier sondage à date du 8 octobre 2021). Ils s’enthousiasment nettement moins pour Yannick Jadot, le seul candidat écologiste en lice (4%). L’autre candidat avec un fort discours écologiste, Jean-Luc Mélenchon, ne passionne guère plus les plus jeunes (10%).

J’en conclus que les 18-24 ans ne sont pas en premier lieu engagé politiquement dans la lutte contre le réchauffement climatique ; à garder en mémoire lors des prochaines allocutions de Greta Thunberg et la foire médiatique de fin d’année concernant les rapports du GIEC et les manifestations étudiantes traditionnelles.

Enfin, comment votent les boomers et post-boomers (disons toutes les personnes de plus de 50 ans) ? Gardons en tête qu’ils sont la frange la plus active politiquement, ils votent en somme. La politique est pour eux une affaire importante, et l’abstention une anomalie. On constate dans les sondages qu’ils adorent trois candidats : Xavier Bertrand, Emmanuel Macron, et Eric Zemmour. Autant dire que la gauche a du souci à se faire, et qu’elle devrait intégrer rapidement qu’elle aura seulement le choix au second tour entre Le Pen, Zemmour, Macron, ou un candidat aléatoire de la droite, pour l’instant l’insignifiant Xavier Bertrand.

Ennuyantes conclusions

En résumé, l’échiquier politique identitaire qui s’est mis en place a fragilisé la gauche qui a fait le pari de l’universalité et du multiculturalisme. Les thèmes porteurs se sont donc logiquement écartés vers la droite, c’est elle qui fait le débat politique et c’est en toute logique que l’immigration et la sécurité, ses thèmes de prédilections, auront part belle lors des prochaines élections. Dans ce contexte, on comprend mieux la nomination de Darmanin et le durcissement du discours politique du président à l’encontre des immigrés (voir allocution post crise de Kaboul), ou encore son apparente fermeté avec l’Algérie, dont il a récemment déclaré qu’elle n’existait tout simplement pas en tant que nation avant la colonisation.

L’élection se jouera à droite, et en toute logique l’ensemble des forces de gauche se reportera sur le moins à droite des candidats disponibles … Emmanuel Macron. Alors, s’il n’exaspère pas trop ses adversaires politiques, et parvient à jouer avec justesse la partition pragmatique du consensus qui le porte jusqu’à maintenant, le président devrait pouvoir être réélu sans trop de difficultés. Attention tout de même à l’effet Zemmour qui pourrait réveiller une ordre d’abstentionnistes dont on a encore du mal à prévoir l’impact potentiel. En coulisse, Nathalie Schuck (journaliste Le Point) révélait que le président ne souhaitait pas voir Zemmour, et plus globalement l’hypothèse populiste, se mesurer à lui. Logiquement donc, la stratégie de la majorité sera de faire monter Marine Le Pen, incapable de l’emporter, comme en 2017.

Sauf retournement donc, je travaillerai prochainement à comprendre et décrire ce que pourrait être le prochain quinquennat d’Emmanuel Macron. Libéré de la pression de la réélection, le plus jeune président de l’histoire de la Vème république aura la lourde tâche de contenir les forces radicales des deux bords, surtout celles de droite, tout en acheminant son projet initial : l’intégration définitive de la France dans un ensemble européen puissant géopolitiquement et capable de peser dans le conflit sino-américain qui approche.

Attention cependant, car une fois Macron parti, si personne ne se montre à la hauteur en terme de charisme, l’extrême droite aura une véritable autoroute pour 2027. L’avenir européen de la France dépendra donc principalement des actes à venir d’Emmanuel Macron.

Éditeur
Mario Mathusalem
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